• Colette (La naissance du jour - 1928)

    "Le Cactus rose de Sido" Colette

     

     

    "Monsieur,

     

    Vous me demandez de venir passer une huitaine de jours chez vous, c'est à dire auprès de ma fille que j'adore. Vous qui vivez auprès d'elle, vous savez combien je la vois rarement, combien sa présence m'enchante, et je suis touchée que vous m'invitiez à venir la voir. Pourtant, je n'accepterai pas votre aimable invitation, du moins pas maintenant. Voici pourquoi : mon cactus rose va probablement fleurir ! C'est une plante très rare, que l'on m'a donnée, et qui, m'a-t-on dit, ne fleurit sous nos climats que tous les quatre ans. Or, je suis déjà une très vieille femme, et, si je m'absentais pendant que mon cactus rose va fleurir, je suis certaine de ne pas le voir refleurir une autre fois...

     

    Veuillez donc accepter, Monsieur, avec mon remerciement sincère, l'expression de mes sentiments distingués et de mon regret."

     

    Ce billet signé Sidonie Colette née Landoy, fut écrit par ma mère à l'un de mes maris, le second. L'année d'après, elle mourait, âgée de soixante-dix sept ans. Au cours des heures où je me sens inférieure à tout ce qui m'entoure, menacée par ma propre médiocrité, effrayée de découvrir qu'un muscle perd sa vigueur, un désir sa force, une douleur la trempe affilée de son tranchant, je puis pourtant me redresser et me dire : "Je suis la fille de celle qui écrivit cette lettre, -cette lettre et tant d'autres que j'ai gardées. Celle-ci en dix lignes, m'enseigne qu'à soixante seize ans elle projetait et entreprenait des voyages, mais que l'éclosion possible, l'attente d'une fleur tropicale suspendait tout et faisait silence même dans son coeur destiné à l'amour. Je suis la fille d'une femme qui, dans un petit pays honteux, avare et resserré, ouvrit sa maison villageoise aux chats errants, aux chemineaux et aux servantes enceintes. Je suis la fille d'une femme qui, vingt fois désespérée de manquer d'argent pour autrui, courut sous la neige fouetttée de vent crier de porte en porte, chez des riches, qu'un enfant, près d'un âtre indigent, venait de naître sans langes, nu sur de défaillantes mains nues... Puissé-je n'oublier jamais que je suis la fille d'une telle femme qui penchait, tremblante, toutes ses rides éblouies entre les sabres d'un cactus sur une promesse de fleur, une telle femme qui ne cessa elle-même d'éclore, infatigablement, pendant trois quarts de siècle..."

     

    Colette (La naissance du jour. 1928)

     

             

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  • Commentaires

    5
    Jeudi 14 Mai à 01:18

    très émouvant ....nos mères nous on donné bien plus que la vie ...

    aujourd'hui même on m'a empêché de voir la mienne 

    j'ai réussi à lui faire signe par la fenêtre ton article m'a fait pleuré 

    besos

    tilk

     

     
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      • Vendredi 15 Mai à 10:57

        Je suis désolée Tilk ! Je pensais que depuis lundi on pouvait visiter les personnes âgées (avec des précautions)... J'espère que tu as pu la visiter depuis...

    4
    Nikole
    Lundi 11 Mai à 15:58

    C'est vrai, mais tu es passeuse ... :-)

    3
    Lundi 11 Mai à 10:04

    Il faut que tu cesses de faire pleurer la midinette que je suis :-) ...
    Billet d'amour bouleversant.
    Je t'embrasse.

      • Lundi 11 Mai à 15:24

        C'est pas moi qui te fais pleurer Nikole, c'est Kolette ! wink2

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