• Errance (Roland Barthes)

     

     

     

    ERRANCE. Bien que tout amour soit vécu comme unique et que le sujet repousse l'idée de le répéter plus tard ailleurs, il surprend parfois en lui une sorte de diffusion du désir amoureux ; il comprend alors qu'il est voué à errer jusqu'à la mort, d'amour en amour.

    [...]

    Le long d'une vie, tous les "échecs" d'amour se ressemblent (et pour cause, ils procèdent tous de la même faille), X... et Y... n'ont pas su (pu, voulu) répondre à ma "demande", adhérer à ma "vérité" ; ils n'ont pas bougé d'un iota leur système; pour moi, l'un n'a fait que répéter l'autre. Et cependant, X... et Y... sont incomparables ; c'est dans leur différence, modèle d'une différence infiniment reconduite, que je puise l'énergie de recommencer. La "mutabilité perpétuelle" (in inconstancia constans) dont je suis animé, loin d'écraser tous ceux que je rencontre sous un même type fonctionnel (ne pas répondre à ma demande), disloque avec violence leur fausse communauté : l'errance n'aligne pas, elle fait chatoyer : ce qui revient, c'est la nuance. Je vais ainsi, jusqu'à la fin de la tapisserie, d'une nuance à l'autre (la nuance, c'est ce dernier état de la couleur qui ne peut être nommé, la nuance, c'est l'Intraitable).

    Roland Barthes. Fragments d'un discours amoureux. 1977 

    Photo Katia Chausheva : "Essere"

     

    « Les couleurs du bonheur...Tribute to Chagall. »

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  • Commentaires

    18
    Vendredi 25 Mars 2016 à 10:09

    La geste amoureuse de Roland...

    Bonne journée chal-heureuse!

    17
    Vendredi 25 Mars 2016 à 00:13

    la photo pourrait refléter l'expression d'un amour déçu ..j'aime aussi cette photographe.

    16
    alezandro
    Mercredi 23 Mars 2016 à 06:32

    L'amour est une éternelle incompréhension qui se renouvelle sans cesse au grès de nos errances.....

      • Mercredi 23 Mars 2016 à 10:01

        J'ai retrouvé souvent cette impression dans les textes que tu publies sur ton blog. Et ce sentiment d'incompréhension à l'origine de l'errance est à différencier complètement de la quête amoureuse de Casanova, qui lui, est animé surtout par la multiplication des conquêtes...  

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    El duende
    Mardi 22 Mars 2016 à 22:50
    Promis, il faudra approfondir ce concept d'amour et mort qui procéderaient d'un meme désir. En tous cas certains penseurs voient dans ces 2 notions des valeurs antithétiques : je te laisse un lien vers une vidéo qui traite des rapports entre Eros et thanatos. Bonne soirée Eva. https://m.youtube.com/watch?v=RtzzQxhr6cs
      • Mercredi 23 Mars 2016 à 10:16

        J'ai visionné la video. Elle est intéressante, et ne contredit pas ce que j'évoque. André Green explique que cette pulsion de mort est à l'intérieur de nous-même, parfois contre nous-même, et que cette pulsion peut changer d'objet. Franchement, je préfère lire Freud directement qui est plus limpide. Green est un peu confus dans son expression et extrapole un peu trop... J'ai l'impression qu'il sort un peu du sujet... ça jargonne un peu :-)))  mais ça, c'est le travers des intello !!

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    El duende
    Mardi 22 Mars 2016 à 08:45

    Oui tout se perd. Je le regrette. Le désir, c'est le rut. Et s'il n'y a que ça... l'autre n'est pas indispensable...

    Quant à ce que tu dis D'Eros et Thanatos (et d'Orphée) : ça reste à prouver...Cela semble une vue de l'esprit...Je n'ai jamais entendu cette interprétation... Seul un esprit malade éprouve de la fascination pour la mort...Je ne connais que la répulsion. Les croyants en ont tellement peur qu'ils ont inventé un au-delà souriant ou la mort n'existe plus...

    Notre société est basée toute entière sur la peur de la mort : mort physique ou autre petite mort...

     

     

      • Mardi 22 Mars 2016 à 12:33

        La fascination pour la mort n'est pas l'unique manifestation d'un esprit malade.... Ne sommes-nous pas tous des malades ? Qui peut se targuer de n'être pas un peu névrosé ? Les prudes à l'extrême ne sont-ils pas également suspects ?... "le désir c'est le rut" ça c'est ton point-de-vue et tu sembles le partager férocement. Je ne crois en rien, et c'est la raison pour laquelle la mort (la mienne) m'apparaît comme un superbe repos ! Il n'y a pas d'au-delà (ni souriant, ni effrayant)... il n'y a rien, et c'est cela qui provoque ta répulsion.

        En ce qui concerne la mythologie, comme son nom l'indique, elle est fondée sur des mythes, des croyances, et une croyance par définition n'a rien à prouver. Pour ce qui me regarde, ça m'intéresse, c'est tout, parce que c'est l'expression étonnante du passé toujours renouvelé (du moins dans notre civilisation). 

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    El duende
    Lundi 21 Mars 2016 à 20:21
    Je me souviens d'une conversation : tu me disais que quand il n'y a plus de désir, il n'y a plus d'amour. Et moi qui suis romantique, j'avais été choquée de ton réalisme. Et peut être que tu as raison. Mais alors... C'est assez triste... A mon avis... Si l'on se place dans ton optique, je t'apporte la reponse à la question: pourquoi recommençons nous indéfiniment ? Et bien parce que le désir est principe de vie et que sans cela, il te reste la mort. Preuve que tu n'es pas prête à lâcher les amarres ... Malgré ton discours funèbre récurrent : -))
      • Lundi 21 Mars 2016 à 20:53

        C'est le grand dilemne "Eros-Tanathos"... Souviens-toi que Orphée (pourtant amoureux d'Euridice) ne l'a pas ramenée du royaume des morts parce qu'il était encore plus amoureux de sa propre mort que de sa femme... Ce sont des forces qui semblent contraires, mais elles relèvent du même Désir, aussi paradoxal que ça puisse paraître... Les mythes ne sont pas parvenus jusqu'à nous par hasard : ils sont le reflets de pulsions et de schémas immémoriaux, incontournables. Pour répondre à ton commentaire précédent, je suis effectivement convaincue que nous ne sommes pas supérieurs aux autres animaux de la création. Nous avons simplement (la plupart du temps) le joug de "l'éducation" et des convenances... (quoique... j'ai l'impression que ça se perd de plus en plus !!! La majorité s'est déjà libérée de la tutelle de la religion ainsi que de la notion de "bien et de mal"... alors... imagine un peu le reste... (le respect de l'autre, le sens des responsabilités, etc... etc...)

    12
    Lundi 21 Mars 2016 à 18:30

    Double plaisir: celui du texte barthésien et des illustrations!

    Bonne fin de journée chal-heureuse!

    11
    Lundi 21 Mars 2016 à 08:54

     

    "Errance"...l'un de mes mots ! Et puis, cette photo de Katia…
    C'est aussi le titre de l'un de mes livres, ceux  
    jamais loin…."Il me faut vivre cette quête qui est la mienne...Elle arrive à un moment, ni bon ni mauvais, elle est nécessaire...Pour être juste, cette errance est forcément initiatique...Mon regard va changer...Cette quête devient la quête du moi acceptable." (Errance de Raymond Depardon chez Points)
    Je t’embrasse Eva , belle journée.

     


      • Lundi 21 Mars 2016 à 10:12

        La grande solitude de l'être humain... en dépit de toutes les illusions. Si le regard change, la recherche est toujours la même. Merci de ton passage Louis-Paul, bonne journée, je t'embrasse aussi.

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    El duende
    Dimanche 20 Mars 2016 à 14:28
    Une analyse d'une grande acuité et qui remise les concepts du type de l'amour courtois : un prince charmant pour la vie et on en meurt. En échange : il y l'errance et elle n'est pas facile à vivre. Mais si selon Barthes ,l'amour s'évanouit à cause de nos différences qui ne coïncident pas ( ce que j'appele la dérive des continents, si on aimait vraiment, on voudrait que l'autre s'accomplisse pleinement... Alors, est ce vraiment de l'amour ou du désir ? Moi je ne confonds pas les deux bien que l'un sans l'autre n'existe pas...
      • El duende
        Lundi 21 Mars 2016 à 20:27
        Donc, si amour se cantonne à désir : amour est la face "présentable" d' un phénomène d'attraction qui nous replace a un niveau similaire à celui de tous les animaux de la création...
      • Lundi 21 Mars 2016 à 10:10

        Ce qui me frappe dans ce texte, ce n'est pas que l'amour ne puisse pas durer. C'est plutôt la remarque que "les échecs procèdent tous de la même faille"... L'amour ne s'évanouit pas, il ne se gomme pas... il devient tout à coup impossible... et cependant, l'histoire se répète ailleurs, avec un autre (avec la même "énergie")... L'amour et le désir c'est pareil... Le reste, c'est de l'amitié, du compagnonnage, de l'empathie, ou tout ce que tu peux imaginer... Dans l'amour ce qui compte, c'est le regard de l'autre, le désir de l'autre, c'est ça qui fait exister... mais l'autre attend aussi ça... et donc, c'est voué à l'échec dans la durée... Et on continue à chercher... "d'une nuance à l'autre"... 

    9
    DAN
    Dimanche 20 Mars 2016 à 12:34

    Tu es une "fan" des photos Katia Chaushéva, et je te comprends, elles sont très expressives ! yes

     

     

      • Lundi 21 Mars 2016 à 09:58

        Bonjour Dan, en tout cas, elle me parle...

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