• Histoire d'une fille de ferme (Maupassant)

     

    Une fille de ferme

     

    "Comme le temps était fort beau, les gens de la ferme avaient dîné plus vite que de coutume et s'en étaient allés dans les champs.

    Rose, la servante, demeura toute seule au milieu de la vaste cuisine où un reste de feu s'éteignait dans l'âtre sous la marmite pleine d'eau chaude. Elle puisait à cette eau par moment et lavait lentement sa vaisselle, s'interrompant pour regarder deux carrés lumineux que le soleil, à travers la fenêtre, plaquait sur la longue table, et dans lesquels apparaissaient les défauts des vitres.


    Trois poules très hardies cherchaient des miettes sous les chaises. Des odeurs de basse-cour, des tiédeurs fermentées d'étable entraient par la porte entr'ouverte ; et dans le silence du midi brûlant on entendait chanter les coqs.

    Quand la fille eut fini sa besogne, essuyé la table, nettoyé la cheminée et rangé les assiettes sur le haut dressoir au fond près de l'horloge en bois au tic-tac sonore, elle respira, un peu étourdie, oppressée sans savoir pourquoi. Elle regarda les murs d'argile noircis, les poutres enfumées du plafond où pendaient des toiles d'araignée, des harengs saurs et des rangées d'oignons ; puis elle s'assit, gênée par les émanations anciennes que la chaleur de ce jour faisait sortir de la terre battue du sol où avaient séché tant de choses répandues depuis si longtemps.


    [...] Alors, caressée par l'ardente lumière, elle sentit une douceur qui lui pénétrait au coeur, un bien-être coulant dans ses membres. L'herbe haute où des pissenlits jaunes éclataient comme des lumières, étaient d'un vert puissant, d'un vert tout neuf de printemps. 


    pissenlit

     

    Rose

     

    [...] Elle s'assit sur une touffe d'herbe, ôta ses gros souliers pleins de poussière, défit ses bas, et enfonça ses mollets bleuis dans l'onde immobile où venaient parfois crever des bulles d'air. Une fraîcheur délicieuse lui monta des talons jusqu'à la gorge ; et tout à coup, pendant qu'elle regardait fixement cette mare profonde, un vertige la saisit, un désir furieux d'y plonger toute entière. Ce serait fini de souffrir là-dedans, fini pour toujours. Elle ne pensait plus à son enfant ; elle voulait la paix, le repos complet, dormir sans fin. Alors elle se dressa, les bras levés, et fit deux pas en avant. Elle enfonçait maintenant jusqu'aux cuisses, et déjà elle se précipitait, quand des piqûres ardentes aux chevilles la firent sauter en arrière, et elle poussa un cri désespéré, car depuis ses genoux jusqu'au bout de ses pieds de longues sangsues noires buvaient sa vie, se gonflaient, collées à sa chair... 

     

    Pont du Coq

    Elle n'osait point y toucher et hurlait d'horreur. Ses clameurs désespérées attirèrent un paysan qui passait au loin avec sa voiture. Il arracha les sangsues une à une, comprima les plaies avec des herbes et ramena la fille dans sa carriole jusqu'à la ferme de son maître."


    histoire d'une fille de ferme

    photos eva ©


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  • Commentaires

    33
    laura
    Vendredi 8 Août 2014 à 18:40
    Bien sûr qu'elle est belle la Normandie, puisque Michel et toi y vivez!
    Tes photos, comme toujours, sont parfaitement choisies et belles pour épouser le texte.
    J'arrive tout juste: cette fraîcheur me ravit. Bises.
    32
    laura
    Vendredi 8 Août 2014 à 18:40
    Euh, pas vraiment quand même; je veux dire qu"il ne faut pas généraliser; en revanche j'apprécie toujours, ou souvent, ce que tu choisis! Bises du soir, ma Bella!
    31
    THERAIN Paul-Franck
    Vendredi 8 Août 2014 à 18:40
    Bonjour,
    En naviguant sur votre site, je suis tombé sur une photo du Pont du Coq (aile Sud-Est), photo certainement prise au moment du tournage de Maupassant.
    Participant au chantier de restauration du Pont du Coq, nous sommes en recherche de toutes photos plus ou moins anciennes pouvant nous renseigner sur le pont. Pour être clair votre ou vos photos nous intéresse d'un point de vue documentaire. Serait-il d'en avoir en haute définition ? Si vous en avez d'autres nous sommes bien evidemment preneurs.
    En cas d'utilisation de vos clichés (écrits...) vous seriez cités comme auteur.
    Cordialement
    30
    Lundi 4 Juillet 2011 à 23:00

    Bonsoir Paul-Franck, je vais vous envoyer par mail, (et avec plaisir) les quelques photos que j'ai, mais qui ne sont malheureusement que des photos argentiques (je n'avais pas encore d'APN à cette époque-là)

    29
    Jeudi 31 Mars 2011 à 12:20

    oui, cette nouvelle a été adaptée. Elle a été en partie tournée dans mon village...

    28
    Jeudi 31 Mars 2011 à 11:49
    Je ne me souviens pas de cette histoire Eva ! Je me demande si elle a été reprise dans la belle série de petits films produits par France 2 ? J'en ai manqué quelques uns et je n'ai pas encore acheté le DVD comme je le souhaitais. J'avais beaucoup aimé. L'avais tu suivi aussi ?
    Elle est bien jolie ta jeune fermière. Elle ressemble un peu à ces filles de la communauté des Amisch.

    CaroLINE
    27
    Mardi 29 Mars 2011 à 21:01

    J'espère que non tout de même ! Bonne soirée Thami !

    26
    Mardi 29 Mars 2011 à 21:01

    Oui, c'est vrai, de l'autre côté on dort tout le temps, et on n'a plus mal aux dents ! lol !

    25
    Mardi 29 Mars 2011 à 21:00

    Tu ferais une parfaite interprète des contes de Maupassant ma chère Danae !

    24
    Mardi 29 Mars 2011 à 21:00

    La lumière émane du visage de cette jeune fille... de son teint, des cheveux qui s'échappent de sa coiffe...

    23
    Mardi 29 Mars 2011 à 20:59

    Maupassant, je le sens vibrer dans la campagne normande, et c'était encore bien plus évident il y a 40 ans... Rien n'avait bougé : les gens avait le même accent et parlait le même vieux français, et ils avaient tous les traits de caractère que Maupassant décrivait dans ses recueils de nouvelles... Bises Nelly

    22
    Mardi 29 Mars 2011 à 20:57

    Les textes de Maupassant sont toujours ciselés comme de petits bijoux... Ses contes et nouvelles sont une oeuvre à part entière, un vrai travail d'orfèvrerie...

    21
    Mardi 29 Mars 2011 à 20:55

    Elle est très jolie n'est-ce-pas ? et comme je disais à Fransua, elle jouait la nourrice de l'enfant, et si j'avais distribué les rôles, c'est à elle que j'aurais donné le rôle principal. Bises Dominique.

    20
    Mardi 29 Mars 2011 à 20:54

    Les sangsues Michel, c'est une idée de Maupassant ! et sans les sangsues, la pauvre petite Rose serait sans doute noyée !... Je vous embrasse Michel

    19
    Mardi 29 Mars 2011 à 20:53

    Bonsoir Michel, ça donne un petit air retro comme tes photos !

    18
    Mardi 29 Mars 2011 à 20:52

    Merci Fransua : en fait la photo de la jeune fille a été faite sur le tournage, mais elle ne jouait pas Rose, elle jouait la nourrice de l'enfant. Mais moi, si j'avais été le réalisateur, je lui aurais donné le rôle principal... comme sur mon blog !

    17
    Mardi 29 Mars 2011 à 20:51

    J'avais compris Laura... j'espère que ta cheville va mieux... (sinon il y a les bienfaits médicinaux des sangsues...) Bises et bonne soirée Laura. 

    16
    Mardi 29 Mars 2011 à 20:49

    bon... tu voulais parler de la "fraîcheur de l'histoire" ?

    15
    Mardi 29 Mars 2011 à 19:06
    tes photos son très belles et je vois que tu plonges à coeur ouvert dans l'oeuvre de Maupassant
    14
    Mardi 29 Mars 2011 à 16:39
    Bonjour Eva,

    Grâce à toi je découvre ce texte de Maupassant, que la langue française est belle lorsque la littérature se mêle de poesie.....

    Merci
    13
    Mardi 29 Mars 2011 à 15:08
    Comme tout cela est beau, simple, rafraichissant... trois poules, de l'eau, des pieds à rafraichir... Seules les sangsues semblent désagréables... mais bon, les photos font tout oublier.
    @ bientôt Eva
    Michel
    12
    Mardi 29 Mars 2011 à 14:38
    Je trouve que le texte est si précis dans la description que l'on a l'impression de voir réellement à travers les yeux de la jeune fille. On voit le peu d'importance qui lui est accordée à la ferme... pas de prénom... juste : la fille! Toujours de belles illustrations, Eva.
    11
    Mardi 29 Mars 2011 à 12:38
    J'ai vu aussi cette série à la télé, et j'ai pensé que, bien que ce soit une oeuvre magistrale, un travail considérable, rien ne vaut l'écriture, pour, justement, en avoir son interprétation personnelle ..
    toi aussi, tu fais un travail formidable, en adaptant le texte et tes photos.
    10
    Mardi 29 Mars 2011 à 11:43
    Très bel extrait Eva. Merci. Je ne sais pas où vous avez trouver ce visge de jeune-femme mais je ne la vois plus sous d'autres traits que ceux que vous proposez. Je vous embrasse. Bonne journée. Dominique
    9
    Mardi 29 Mars 2011 à 10:51
    jolie luminosité sur la troisieme , bon lundi Eva à plus...
    8
    Mardi 29 Mars 2011 à 09:56
    J'ai oublié de raconter mes aventures avec les sangsues car il y en avait au Népal au moment de la mousson !!! Je pensais en avoir une entre chaque doigt de pied, ce n'était qu'une idée, mais je les voyais se tortiller sur ma chaussure essayant de pénétrer par les trous d'oeillets !
    7
    Mardi 29 Mars 2011 à 09:54
    Une histoire vraiment pathétique où la pauvre fille était à la besogne, le mot n'est pas trop fort et elle voulait en finir ! Des fois moi aussi je me dis qu'une fois "de l'autre côté" finies les besognes ménagères et pourtant par rapport à ce temps là nous sommes aidées par les machines ! Bises et félicitations pour tes photos qui s'adaptent au texte à merveille.
    6
    Mardi 29 Mars 2011 à 09:06

    Tu as raison Armide, il y a eu une adaptation TV de cette histoire ; ça faisait partie d'une série. Et comme je le dis à Dan, c'est complètement différent, et je préfère de loin la lecture de l'oeuvre originale. Il y a une exception cependant : "le Nom de la Rose" d'Umberto Ecco. Après avoir vu le film, j'ai voulu lire le livre. Le film m'a plu au-delà du livre parce que s'il est assez éloigné de l'écriture de Ecco, il en restitue l'esprit. Et dans ce film j'ai perçu en concentré tout ce qui est important à comprendre, c'est un film à tiroirs multiples, et même à tiroirs gigognes : tu en ouvres un et un autre se trouve à l'intérieur !  

    5
    Mardi 29 Mars 2011 à 08:58

    Souvent les réalisateurs ré-interprétent les histoires... C'est leur droit, ça fait partie du jeu. Mais ça correspond rarement à "l'esprit" de l'écrit. La série "Maupassant" à la TV est une assez bonne série qui a eu beaucoup de succès. Mais pour moi qui adore Maupassant, j'ai vu trop de différence avec les textes de Maupassant. Et pour tout te dire : cette histoire d'une fille de ferme a été tournée en partie dans mon village. J'ai d'ailleurs des photos du tournage, j'ai hésité à les poster. J'attendais la réaction des visiteurs. C'est amusant d'assister un peu à un tournage. Au final, je peux te dire que tu devrais lire cette nouvelle (c'est très court, ça se lit vite) et tu serais surpris de constater combien c'est différent de l'adaptation TV. Bonne journée Dan.

    4
    Lundi 28 Mars 2011 à 23:53
    Je suis tout retourné sangsues dessus dessous! Les images illustrent parfaitement l'histoire!
    Bonne fin de soirée chal-heureuse!
    3
    DAN
    Lundi 28 Mars 2011 à 23:52
    J'ai vu une adaptation à la télévision de cette histoire, mais tu as raison, l'évocation par les mots a un tout autre poids que les images, ces dernières étant le résultat d'une vision personnelle alors qu'avec les mots on y met notre propre expérience ou sensibilité. Tu va finir pas me faire changer d'avis avec tes billets au sujet de la littérature ;-)
    2
    Lundi 28 Mars 2011 à 23:47
    Merci pour ces passages littéraires. Quel plaisir de les relire.
    Il me semble en avoir vu l'adaptation de cette histoire, mais rien n'en vaut la lecture.
    1
    Lundi 28 Mars 2011 à 23:10
    quelle belle histoire qui me rappelle un parc infesté de sangsues que nous avons visité au Sri Lanka, une horreur car nous avons tous été piqué plusieurs fois sans s'en rendre compte;
    bisous et bonne soirée, Eva
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