• Le mythe de Sisyphe

     

    Paestum,métope illustrant le supplice Sisyphe

     

    "Toute la joie silencieuse de Sisyphe est là. Son destin lui appartient. Son rocher est sa chose. De même, l'homme absurde, quand il contemple son tourment, fait taire toutes les idoles. Dans l'univers soudain rendu à son silence, les mille petites voix émerveillées de la terre s'élèvent. Appels inconscients et secrets, invitations de tous les visages, ils sont l'envers nécessaire et le prix de la victoire. Il n'y a pas de soleil sans ombre, et il faut connaître la nuit. L'homme absurde dit oui et son effort n'aura plus de cesse. S'il y a un destin personnel, il n'y a point de destinée supérieure ou du moins il n'en est qu'une dont il juge qu'elle est fatale et méprisable. Pour le reste, il se sait le maître de ses jours. A cet instant subtil où l'homme se retourne sur sa vie, Sisyphe, revenant vers son rocher, contemple cette suite d'actions sans lien qui devient son destin, créé par lui, uni sous le regard de sa mémoire et bientôt scellé par sa mort. Ainsi, persuadé de l'origine tout humaine de tout ce qui est humain, aveugle qui désire voir et qui sait que la nuit n'a pas de fin, il est toujours en marche. Le rocher roule encore. 

     

    Je laisse Sisyphe au bas de la montagne ! On retrouve toujours son fardeau. Mais Sisyphe enseigne la fidélité supérieure qui nie les dieux et soulève les rochers. Lui aussi juge que tout est bien. Cet univers désormais sans maître ne lui paraît ni stérile ni futile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul, forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un coeur d'homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux."

     

    Albert Camus (Le Mythe de Sisyphe)

     

    photo eva, (métope du trésor Milieu VIe s. av. J.-C. "Supplice de Sisyphe" musée de Paestum)

    « Vittorio Arrigoni Ixquic (Ricardo Fernandez Ortega) »

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  • Commentaires

    8
    El duende
    Lundi 16 Juillet 2018 à 17:21
    C’est bien de la destinée de l’etre Humain que Camus nous parle. Il nous dit qu’il n’y a pas d’échappatoire. Notre destin commun est de pousser notre pierre et d’y trouver une raison de vivre...
      • Lundi 16 Juillet 2018 à 21:58

        Mais comment diable es-tu arrivée là ! je t'ai envoyée ici :http://maia-blog.eklablog.com/vittorio-arrigoni-a108899900biggrin

        Oui Camus a toujours raison ! je l'adore ! sauf que lui, lui, a cessé très vite de rouler sa pierre ! Quand une destinée est brève, alors on n'a pas le temps de se fatiguer... Lorsque le grand âge n'arrive pas, on a toujours la force de rouler la pierre en vain... Quand la vieillesse arrive, c'est le temps des renoncements... alors tu comprends bien que le rocher qui roule en bas sans cesse, on finit par s'en lasser... Je t'embrasse...

         

    7
    Mardi 15 Avril 2014 à 23:12

    Le destin de Sisyphe n'est pas enviable, celui qui peine ne l'est jamais... mais... n'est-ce pas  le destin de chacun d'entre nous (plus ou moins) ? 

    6
    Mardi 15 Avril 2014 à 21:45
    Je ne sais pas du son destin est enviable mais "on retrouve toujours son fardeau" me semble très juste avec cette "fidélité supérieure qui nie les dieux et soulève les rochers", une belle exigence de vie...
    5
    Mardi 15 Avril 2014 à 19:53

    Bonsoir Nathanaël. Là est bien toute l'absurdité du monde : Sisyphe est heureux MALGRé le non sens de sa tâche : en dépit de cette absurdité, il entend "les mille petites voix émerveillées de la terre" et cela suffit à son bonheur... Il est maître de son destin, et sa lourde pierre lui appartient... Et si toi, tu juges ce destin insignifiant, méprisable, misérable, il est le sien, et il continuera à pousser son rocher parce que c'est cela, et cela seul qui donne un sens à sa vie... J'adore ce texte, et loin de me fatiguer ou de me décourager, il me gonfle d'énergie. Je me sens moins seule, faisant corps avec la cohorte des Sisyphe qui n'ont pas d'autre choix que de pousser leur lourd rocher.. et j'entends "les mille petites voix émerveillées de la terre"...

    4
    Mardi 15 Avril 2014 à 17:25
    J'ai bien du mal à imaginer Sisyphe heureux ... L'absurdité de la tache, le non sens du labeur, sans créativité aucune, cela m'harasse. Quelle punition...
    Bonjour Eva !
    3
    Mardi 15 Avril 2014 à 14:42

    Incontournable Paestum... Italie chérie !  des visites comme celles-ci, et les souvenirs qui s'en suivent, aident toujours Sisyphe à remonter la pente ! 

    2
    DAN
    Mardi 15 Avril 2014 à 13:05
    Difficile de s'y retrouver dans ce mythe de Sisyphe, par contre Paestum m'ouvre tout des suite la porte de mes souvenirs sur cette ville Italienne où les ruines Gréco-romaines sont de toute beauté.
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