•  

    hair5

     

     

    "... des garçons-planeurs armés d'arcs et de fusils-laser, des garçons-patins à roulette - cache-sexe bleus et casques d'acier - des garçons-sarbacanes nus leurs longs cheveux flottant sur leurs dos un kriss fixé sur la cuisse, des garçons-frondes, des lanceurs de poignards, des archers, des catcheurs, des garçons-chamanes qui chevauchent le vent et ceux qui peuvent dresser les serpents et les chiens sauvages, des garçons qui aiguisent les os et dans la magie Juju qui peuvent poignarder l'ennemi qui se reflète dans une goutte d'eau, des garçons meneurs de cigales et de puces, des garçons du désert aussi timides que les renards, des garçons-rêves qui se voient dans leurs songes et les garçons silencieux du Désert Bleu - chaque groupe développe ses talents et connaissances et ils évoluent comme une sous-espèce humanoïde. L'unité la plus redoutable et spectaculaire se nomme Fourmis Guerrières ce sont des garçons qui ont perdu leurs deux mains au combat. Ils sont vêtus de bikinis ils portent des sandales en aluminium et des casques d'acier. Musiciens et danseurs les assistent ainsi que des supplétifs électroniques et orthopédiques, leurs armes sont vissées sur leurs moignons, ces supplétifs les habillent, lacent leurs sandales, lavent et huilent leurs corps avec des essences de rose, savon vert, gardénia jasmin, de l'huile de clous de girofle, de l'ambroisie et de l'extrait de muqueuse rectale. Cette odeur accablante vous prévient, ils sont là - les plus petits sont armés de pinces aiguisées comme des rasoirs, ces armes coupent un doigt, un tendon, et l'orsqu'ils chargent leurs pinces font un horrible cliquetis - les plus grands sont armés de longs couteaux à double tranchants fixés sur leurs moignons, ces couteaux peuvent couper un foulard qui flotte."

     

                                                                                                    Les garçons sauvages. (extrait) William S. Burroughs

     

     


    30 commentaires
  •  

     

     « Et voici que commençait à naître la question essentielle : est-ce que je la reconnaissais ?

    Au gré de ces photos parfois, je reconnaissais une région de son visage, tel rapport du nez et du front, le mouvement de ses bras, de ses mains. Je ne la reconnaissais jamais que par morceaux, c’est-à-dire que je manquais son être, et que, donc, je la manquais toute. Ce n’était pas elle, et pourtant ce n’était personne d’autre. Je l’aurais reconnue parmi des milliers d’autres femmes, et pourtant je ne la « retrouvais » pas. Je la reconnaissais différentiellement, non essentiellement. La photographie m’obligeait ainsi à un travail douloureux ; tendu vers l’essence de son identité, je me débattais au milieu d’images partiellement vraies, et donc totalement fausses. Dire devant telle photo « c’est presqu’elle ! » m’était plus déchirant que de dire devant telle autre : « ce n’est pas du tout elle. » Le presque : régime atroce de l’amour, mais aussi statut décevant du rêve – ce pour quoi je hais les rêves. Car je rêve souvent d’elle (je ne rêve que d’elle), mais ce n’est jamais tout à fait elle : elle a parfois, dans le rêve, quelque chose d’un peu déplacé, d’excessif : par exemple, enjouée ou désinvolte – ce qu’elle n’était jamais ; ou encore, je sais que c’est elle, mais je ne vois pas ses traits (mais voit-on, en rêve, ou sait-on ?) : je rêve d’elle, je ne la rêve pas. Et devant la photo comme dans le rêve, c’est le même effort, le même travail sisyphéen : remonter, tendu, vers l’essence, redescendre sans l’avoir contemplée, et recommencer.

    Pourtant, il y avait toujours dans ces photos de ma mère, une place réservée, préservée : la clarté de ses yeux. Ce n’était pour le moment qu’une luminosité toute physique, la trace photographique d’une couleur, le bleu-vert de ses prunelles. Mais cette lumière était déjà une sorte de méditation qui me conduisait vers une identité essentielle, le génie du visage aimé. »

    Roland Barthes (La Chambre claire. Note sur la photographie)

    Cahiers du cinéma. Gallimard. Seuil 

     

    Roland Barthes (le génie du visage aimé)

     


    10 commentaires
  •  

     

    photo Angelo Musco : des milliers de corps nus 

     

     

    ” Le langage est une peau: je frotte mon langage contre l’autre. C’est comme si j’avais des mots en guise de doigts, ou des doigts au bout de mes mots. Mon langage tremble de désir. L’émoi vient d’un double contact : d’une part, toute une activité de discours vient relever discrètement, indirectement, un signifié unique, qui est « je te désire », et le libère, l’alimente, le ramifie, le fait exploser (le langage jouit de se toucher lui-même) ; d’autre part, j’enroule l’autre dans mes mots, je le caresse, je le frôle, j’entretiens ce frôlage, je me dépense à faire durer le commentaire duquel je soumets la relation.”

    Roland Barthes (Fragments d'un discours amoureux)

     

     

     


    12 commentaires
  • La Peste (Albert Camus)

     

     

    « Les fléaux, en effet, sont une chose commune, mais on croit difficilement aux fléaux lorsqu’ils vous tombent sur la tête. Il y a eu dans le monde autant de pestes que de guerres. Et pourtant pestes et guerres trouvent les gens toujours aussi dépourvus. Le docteur Rieux était dépourvu, comme l’étaient nos concitoyens, et c’est ainsi qu’il faut comprendre ses hésitations. C’est ainsi qu’il faut comprendre aussi qu’il fut partagé entre l’inquiétude et la confiance. Quand une guerre éclate, les gens disent : "ça ne durera pas, c’est trop bête." Et sans doute une guerre est certainement trop bête, mais cela ne l’empêche pas de durer. La bêtise insiste toujours, on s’en apercevrait si l’on ne pensait pas toujours à soi. Nos concitoyens à cet égard étaient comme tout le monde, ils pensaient à eux-mêmes, autrement dit, ils étaient humanistes : ils ne croyaient pas aux fléaux. Le fléau n’est pas à la mesure de l’homme, on se dit donc que le fléau est irréel, c’est un mauvais rêve qui va passer. Mais il ne passe pas toujours et, de mauvais rêve en mauvais rêve, ce sont les hommes qui passent, et les humanistes en premier lieu, parce qu’ils n’ont pas pris leurs précautions. Nos concitoyens n’étaient pas plus coupables que d’autres, ils oubliaient d’être modestes, voilà tout, et ils pensaient que tout était encore possible pour eux, ce qui supposait que les fléaux étaient impossibles. Ils continuaient à faire des affaires, ils préparaient des voyages et ils avaient des opinions. Comment auraient-ils pensé à la peste qui supprime l’avenir, les déplacements et les discussions ? Ils se croyaient libres et personne ne sera jamais libre tant qu’il y aura des fléaux.» 

     

    La Peste (Albert Camus)

     


    7 commentaires


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique