• L'ennui (Alberto Moravia)

     

    "Toujours vêtue en petite danseuse, suivant la mode du moment, avec une légère chemisette bouffante et une jupe ample et courte que paraissait soutenir une crinoline, elle éveillait l'idée d'une fleur renversée, à la corolle déversée et oscillante, qui se serait promenée en marchant sur ses pistils. Elle avait un visage rond de petite fille, mais d'une petite fille grandie trop vite et initiée trop tôt aux expériences féminines. Elle était pâle, avec sous les pommettes une ombre légère qui faisait paraître ses joues hâves et, tout autour du visage une épaisse chevelure brune et crépelée. Sa petite bouche, de forme et d'expression enfantine, faisait penser à un bouton de fleur précocement apparu sur la branche sans s'ouvrir ; mais elle était marquée aux coins de deux rides minces qui me frappèrent particulièrement à cause du sentiment d'aridité intense qui en émanait. Enfin, ce qu'elle avait de plus beau, ses yeux, grands et sombres, eux aussi de forme enfantine sous un front un peu bombé, avaient un regard sans innocence, indéfinissablement distant, fuyant et incertain." 

    Alberto Moravia (L'ennui) 

     

     

     


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    Michel Leiris écrira à propos d'Emawayish : "Pourquoi faut-il qu'elle soit venue se présenter devant moi, vers la fin de ce voyage, comme s'il s'agissait uniquement de me rappeler que je suis hanté intérieurement par un fantôme plus mauvais que tous les ZAR du monde ?"

     

    (Zar : esprits)

     

    "On se lasse atrocement vite en voyageant. Le merveilleux s'amoindrit à mesure que l'on n'est plus surpris"...

     

    Cependant, en Ethiopie (Abyssinie) devant le rituel de possession, il est à ce point de vertige dionysiaque, "où le haut et le bas se confondent"...

     

    Emawayish "princesse au visage de cire mariée à un homme du consul italien" hante alors ses songes et marquera son livre "L'âge d'homme". Il écrit d'elle :

     

    "A son allure de princesse se mêle un certain côté succube, à chair molle, moite, froide qui m'écoeure, en même temps qu'il me fait un peu peur ; n'est-elle pas prédestinée ? Et son premier mari, quand il est devenu fou ne se sauvait-il pas de la maison pour aller hurler dans les ruines des châteaux de Gondar ?" 

     

     

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      "Pensant qu'il me manquait d'avoir un peu vécu à la dure, je saisis l'occasion de faire un long voyage, et partis pour près de deux ans en Afrique, comme membre d'une mission ethnographique. Après des mois de chasteté et de sevrage sentimental, séjournant à Gondar, je fus amoureux d'une Ethiopienne qui correspondait physiquement et moralement à mon double ideal de Lucrèce et de Judith. Très belle de visage mais la poitrine ravagée, elle était engoncée dans une toge d'un blanc généralement plus que douteux, sentait le lait suri et possédait une jeune négresse esclave ; on aurait dit une statue de cire et les tatouages bleuâtres qui cernaient son cou haussait sa tête ainsi qu'eût fait un transparent faux-col ou le carcan d'un très ancien supplice laissant aux peaux ses traces en broderie. Peut-être n'était-elle qu'une nouvelle image - en chair et en os - celle-là, de cette Marguerite au cou coupé dont je n'avais jamais pu apercevoir, enfant, le spectre à l'Opéra ?  

     

    Syphilitique, elle avait plusieurs fois avorté. Son premier mari était devenu fou ; le plus récent, à deux reprises, avait voulu la tuer. Amputée de son clitoris comme toutes les femmes de sa race, elle devait être frigide, au moins en ce qui concerne les Européens. Fille d'une sorte de sorcière possédée par de multiples génies, il était entendu qu'elle hériterait de ces esprits et quelques uns d'entre eux l'avaient déjà frappée de maladie, la marquant ainsi comme une proie qu'ils viendraient habiter inéluctablement. 

     

    Ayant fait tuer un bélier blanc et feu pour un de ces génies, je la vis ahaner sous la transe - en plein état de possession - et boire dans une tasse de porcelaine le sang de la victime coulant tout chaud de la gorge coupée. Jamais je ne fis l'amour avec elle, mais lorsqu'eut lieu ce sacrifice il me sembla qu'un rapport plus intime que toute espèce de lien charnel s'établissait entre elle et moi."

     

    Michel Leiris (L'âge d'homme)

     

    source : http://agoras.typepad.fr/regard_eloigne/michel_leiris/     

     

     


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    "J'ai duré des heures ignorées, des moments successifs sans lien entre eux, au cours de la promenade que j'ai faite une nuit, au bord de la mer sur un rivage solitaire. Toutes les pensées qui ont fait vivre les hommes, toutes les émotions que les hommes ont cessé de vivre, sont passées par mon esprit, tel un résumé obscur de l'histoire, au cours de cette méditation cheminant au bord de la mer. J'ai souffert en moi-même, avec moi-même, les aspirations de toutes les époques révolues, et ce sont les angoisses de tous les temps qui ont, avec moi, longé le bord de l'océan. Ce que les hommes ont voulu sans le réaliser, ce qu'ils ont tué en le réalisant, ce que les âmes ont été et que nul n'a jamais dit - c'est de tout cela que s'est formée la conscience sensible avec laquelle j'ai marché cette nuit-là au bord de la mer. Et ce qui a surpris chacun des amants chez l'autre amant, ce que la femme a toujours caché à ce mari auquel elle appartient, ce que la mère pense de l'enfant qu'elle n'a jamais eu, ce qui n'a eu de forme que dans un sourire ou une occasion, à peine esquissée, un moment qui ne fut pas ce moment-ci, une émotion qui a manqué en cet instant-là - tout cela, durant ma promenade au bord de la mer, a marché à mes côtés et s'en est revenu avec moi, et les vagues torsadaient d'un mouvement grandiose l'accompagnement grâce auquel je dormais tout cela.

     

    Nous sommes qui nous ne sommes pas, la vie est brève et triste. Le bruit des vagues, la nuit, est celui de la nuit même ; et combien l'ont entendu retentir au fond de leur âme, tel l'espoir qui se brise perpétuellement dans l'obscurité, avec un bruit sourd d'écume résonnant dans les profondeurs ! Combien de larmes pleurées par ceux qui obtenaient, combien de larmes perdues par ceux qui réussissaient ! Et tout cela durant ma promenade au bord de la mer est devenu pour moi le secret de la nuit et la confidence de l'abîme. Que nous sommes nombreux à vivre, nombreux à nous leurrer ! Quelles mers résonnent au fond de nous, dans cette nuit d'exister, sur ces plages que nous nous sentons être, et où déferle l'émotion en marées hautes !"

     

    Fernando Pessoa (Le livre de l'intranquillité) 

     

    photo eva, juin 2011 (Catane, Aci Castello, Sicile)


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  • Neige

     

    "A quelques jours de là, la température baissa rapidement et une petite neige fine se mit à tomber. Contre les fenêtres de Mont-Cinère les branches alourdies des sapins étaient immobiles. Plus un son n'arrivait de la campagne silencieuse.

    - Voilà l'hiver, prononça Mrs Fletcher d'une voix attristée.

    Elle était debout sur le porche, vêtue de la capote qu'elle avait achetée à la vente et s'appuyait légèrement sur un grand balai de bruyères.

    - Est-ce que nous n'allons pas avoir de feu dans la salle à manger ? demanda Emily qui se tenait dans l'embrasure de la porte. Mrs Fletcher se retourna vers sa fille.

    - Si tu as froid, il faut coudre dans la chambre de ta grand-mère, répondit-elle, et elle commença de balayer la neige dont le vent avait recouvert le porche pendant la nuit. Emily toussa..."

     

    Julien Green (Mont-Cinère)


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