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    "J'ai duré des heures ignorées, des moments successifs sans lien entre eux, au cours de la promenade que j'ai faite une nuit, au bord de la mer sur un rivage solitaire. Toutes les pensées qui ont fait vivre les hommes, toutes les émotions que les hommes ont cessé de vivre, sont passées par mon esprit, tel un résumé obscur de l'histoire, au cours de cette méditation cheminant au bord de la mer. J'ai souffert en moi-même, avec moi-même, les aspirations de toutes les époques révolues, et ce sont les angoisses de tous les temps qui ont, avec moi, longé le bord de l'océan. Ce que les hommes ont voulu sans le réaliser, ce qu'ils ont tué en le réalisant, ce que les âmes ont été et que nul n'a jamais dit - c'est de tout cela que s'est formée la conscience sensible avec laquelle j'ai marché cette nuit-là au bord de la mer. Et ce qui a surpris chacun des amants chez l'autre amant, ce que la femme a toujours caché à ce mari auquel elle appartient, ce que la mère pense de l'enfant qu'elle n'a jamais eu, ce qui n'a eu de forme que dans un sourire ou une occasion, à peine esquissée, un moment qui ne fut pas ce moment-ci, une émotion qui a manqué en cet instant-là - tout cela, durant ma promenade au bord de la mer, a marché à mes côtés et s'en est revenu avec moi, et les vagues torsadaient d'un mouvement grandiose l'accompagnement grâce auquel je dormais tout cela.

     

    Nous sommes qui nous ne sommes pas, la vie est brève et triste. Le bruit des vagues, la nuit, est celui de la nuit même ; et combien l'ont entendu retentir au fond de leur âme, tel l'espoir qui se brise perpétuellement dans l'obscurité, avec un bruit sourd d'écume résonnant dans les profondeurs ! Combien de larmes pleurées par ceux qui obtenaient, combien de larmes perdues par ceux qui réussissaient ! Et tout cela durant ma promenade au bord de la mer est devenu pour moi le secret de la nuit et la confidence de l'abîme. Que nous sommes nombreux à vivre, nombreux à nous leurrer ! Quelles mers résonnent au fond de nous, dans cette nuit d'exister, sur ces plages que nous nous sentons être, et où déferle l'émotion en marées hautes !"

     

    Fernando Pessoa (Le livre de l'intranquillité) 

     

    photo eva, juin 2011 (Catane, Aci Castello, Sicile)


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  • Neige

     

    "A quelques jours de là, la température baissa rapidement et une petite neige fine se mit à tomber. Contre les fenêtres de Mont-Cinère les branches alourdies des sapins étaient immobiles. Plus un son n'arrivait de la campagne silencieuse.

    - Voilà l'hiver, prononça Mrs Fletcher d'une voix attristée.

    Elle était debout sur le porche, vêtue de la capote qu'elle avait achetée à la vente et s'appuyait légèrement sur un grand balai de bruyères.

    - Est-ce que nous n'allons pas avoir de feu dans la salle à manger ? demanda Emily qui se tenait dans l'embrasure de la porte. Mrs Fletcher se retourna vers sa fille.

    - Si tu as froid, il faut coudre dans la chambre de ta grand-mère, répondit-elle, et elle commença de balayer la neige dont le vent avait recouvert le porche pendant la nuit. Emily toussa..."

     

    Julien Green (Mont-Cinère)


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  • Un goûter chez les fous (Lewis Carroll)

    "Devant la maison, sous les arbres, une table était dressée, le Lièvre de Mars et le Chapelier prenaient le thé. Un loir endormi, était assis entre eux, et tous deux, commodément accoudés sur lui, comme sur un coussin, conversaient tranquillement. "Ce doit être bien gênant pour le loir, pensa Alice, il est vrai que comme il dort, il ne doit rien sentir." 

    La table était immense, mais tous les trois étaient serrés l'un contre l'autre à un coin. Lorsqu'ils virent Alice, ils se mirent à crier :

    - Pas de place, pas de place !

    Alice indignée, leur cria :

    - Il y en a même de trop, de la place, et ce disant, elle s'assit dans un fauteuil, à l'autre bout de la table.

    - Voulez-vous un peu de vin ? dit le Lièvre d'un ton aimable.

    Alice jeta un coup d'oeil sur la table et lui fit remarquer qu'il n'y avait que du thé.

    - En effet, il n'y a pas de vin, dit le Lièvre.

    - C'est vraiment impoli de votre part de m'en offrir, dit Alice en colère.

    - C'est vraiment impoli de s'asseoir à une table sans y être invité.

    - J'ignorais que c'était votre table, il peut y tenir beaucoup plus de trois personnes.

    - Vos cheveux ont besoin d'être coupés, dit le Chapelier, qui fixait Alice depuis un moment avec curiosité.

    C'était sa première parole...

     

    Un goûter chez les fous (Lewis Carroll)

     

    [...] La conversation tomba et pendant le silence, Alice rassembla ses souvenirs sur les corbeaux et les pupitres, et vit qu'ils étaient peu nombreux.

    Le premier, le Chapelier rompit le silence en demandant à Alice ; "Quel jour sommes-nous ?" Et en même temps, il avait sorti sa montre de sa poche, la regardant avec inquiétude, la secouant et la portant à son oreille. 

    Alice réfléchit un instant et lui dit :

    - Le quatre.

    - Deux jours de différence ! soupira le Chapelier. Je vous avais bien dit que le beurre ne vaut rien pour graisser les montres, dit-il au Lièvre d'un air furieux.

    - C'était pourtant la meilleure qualité de beurre, répondit humblement le Lièvre.

    - Mais il devait y avoir des miettes dedans, vous n'auriez pas dû vous servir du couteau à pain, grogna le Chapelier.

    Le Lièvre prit la montre, la regarda tristement, puis il la plongea dans sa tasse de thé, la regarda encore, mais il ne put rien trouver à dire que, de nouveau : C'était vraiment la meilleure qualité de beurre...

    Lewis Carroll (Alice au Pays des Merveilles ) 

    Un goûter chez les fous (Lewis Carroll)

     

    photos eva, Rouen, 27 novembre 2014


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    Place Jemaa El Fna (Marrakech)

     

    "Pyramide d'amandes et de noix, feuilles séchées de henné, chiche-kebab, chaudrons fumants de harira, sacs de fèves, montagnes de dattes lustrées, tapis, cuvettes, miroirs, théières, verroterie, sandales en plastique, bonnets de laine, tissus criards, ceintures brodées, bagues, montres au cadran coloré, cartes postales délavées, magazines, calendriers, livres d'occasion, merguez, têtes de mouton pensives, olives fourrées, gerbes de menthe, pains de sucre, paniers d'osier, transistors vociférants, ustensiles de cuisine, casseroles en terre, coucoussiers, gilets de cuir, sacs sahariens, sparterie, artisanat berbère, talons de pipe, roses des sables, statuettes en pierres, gâteaux mouchetés, sucreries violemment colorées, pépites, graines oeufs, cageots de fruits, jattes de lait aigre, cigarettes vendues à l'unité, cacahuètes salées, cuillères et louche en bois, radios miniatures, cassettes de Djil Djilala et de Nass-el-Ghiwane, propectus touristiques, protège-passeports, photographies de Pelé, Oum Kaltoum, Farid El-Atrach, Sa Majesté le Roi, un plan de la ville de Paris, une tour Eiffel en couleur."

     

    Juan Goytissolo (Makbara)

     

    Place Jemaa El Fna (Marrakech)

     


     

     

    Place Jemma El Fna (Marrakech)

     

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