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    Partir...

     

    Sa voix était douce et soyeuse, et son accent de nulle part : elle prononçait toutes les syllabes avec une intonation à peine chantante, faisant à peine danser les mots à l'oreille...

      Elle lui dit alors :   "Tu aimes l'impressionnisme, que l'on regarde avec émerveillement en clignant les paupières pour faire vibrer la lumière, tu aimes Monet que j'aime aussi, mais je vais t'apprendre le Surréalisme...    Tu vois ce tableau, tu vois cette allée ombragée, c'est ici que l'on se quitte..."    Et lui, tout interdit de surprise, sans qu'il pût faire un geste, la vit franchir le cadre du tableau, et s'éloigner dans l'allée bordée d'arbres frémissants... Elle s'éloignait lentement sans se retourner, elle s'éloignait avec ses rêves et ses douceurs cruelles, elle s'éloignait pour se confondre avec l'enfant qu'elle n'avait jamais été... Elle s'éloignait enfin pour ne plus devenir qu'un petit point à l'horizon, un tout petit point, celui qu'on désigne habituellement dans la règle de la perspective, comme le point de fuite...   ( eva © )


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    Paul Delvaux

     

    La ville grise, 1934 Huile sur toile 1470 x 60 cm Fuji Art Museum, Japon

      

    « A Paris, je me suis rendu compte que De Chirico avait peint avec la couleur mais avec en plus un sentiment de poésie profonde, de silence, de vide et ça m’avait fort impressionné, et je me suis demandé si finalement le but de la peinture n’était pas uniquement une question de couleur mais aussi une question de poésie et de profondeur de sentiment. Et alors, j’ai en effet été un peu influencé par De Chirico dans les premiers tableaux que j’ai faits après, mais on sent que ce n’est pas la même chose. C’était inspiré des ciels italiens, avec des couleurs italiennes, des couleurs chaudes ; moi je faisais la même chose mais en gris. Homme du Nord ! »

    Paul Delvaux (Odyssée d’un rêve Edition Paul Delvaux Saint-Idesbald)  

     


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    "dans le même temps où je m'identifie "sincèrement" au malheur de l'autre, ce que je lis dans ce malheur, c'est qu'il a lieu sans moi, et qu'en étant malheureux par lui-même, l'autre m'abandonne : s'il souffre sans que j'en sois la cause, c'est que je ne compte pas pour lui : sa souffrance m'annule dans la mesure où elle le constitue hors de moi-même."

    Roland Barthes (Fragments d'un discours amoureux)

     


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    "Entièrement visuelle (pensée, concertée, maniée pour la vue, et même pour une vue de peintre, de graphiste), la nourriture dit par là qu'elle n'est pas profonde : la substance comestible est sans coeur précieux, sans force enfouie, sans secret vital : aucun plat japonais n'est pourvu d'un centre (centre alimentaire impliqué chez nous par le rite qui consiste à ordonner le repas, à entourer ou à napper les mets) ; tout y est ornement d'un autre ornement : d'abord parce que sur la table, sur le plateau, la nourriture n'est jamais qu'une collection de fragments, dont aucun n'apparaît privilégié par un ordre d'ingestion : manger n'est pas respecter un menu (un itinéraire de plats), mais prélever, d'une touche légère de la baguette, tantôt une couleur, tantôt une autre, au gré d'une sorte d'inspiration qui apparaît dans sa lenteur comme l'accompagnement détaché, indirect, de la conversation (...)."

    Roland Barthes (L'Empire des signes) 

     


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