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    The_Nightwatch_by_Rembrandt_-_Rijksmuseum.jpg

     

    "Un tableau célèbre de Rembrandt, qui est au musée d'Amsterdam nous fera peut-être comprendre la fonction de l'aventure. Dans La Ronde de Nuit, en bas et à droite du tabeau, et surgissant des ténèbres où la scène est presque entièrement plongée, il y a un homme vêtu de jaune. Que signifie cet homme d'or dont a parlé en termes admirables un poète contemporain ?

     

    Nous ne nous hasarderons pas à le dire. Mais il sera beau de penser que cet homme d'or est le principe de l'aventure. Dans l'obscurité de la nuit, l'homme introduit de la lumière. Le clair-obscur n'est-il pas l'éclairage ambigu de la démarche aventureuse ? Attirée par la certitude incertaine de l'avenir et de la mort, l'aventure, disions-nous, est à la fois close et ouverte : elle est donc entr'ouverte, comme cette forme informe, cette forme sans forme qu'on appelle la vie humaine ; car la vie de l'homme fermée par la mort, reste entrebaillée par l'ajournement indéfini de la mort. Pour celui qui est dedans, l'immanence signifie le sérieux, l'absence de forme, la clôture intestinale, la certitude de mourir ; mais pour le joueur, l'existence demeure ouverte, et les formes filles du libre arbitre, allègent la fatalité compacte. Ouverte et fermée, claire et obscure, telle apparaît la vie quand on est à la fois dedans et dehors. A la ronde qui tourne dans les ténèbres de la nuit sans déboucher nulle part, l'homme de lumière, l'Ulysse des temps modernes désigne l'ouverture : et ce n'est qu'une entr'ouverture. Mais cette entr'ouverture nous donne déjà une entrevision de l'infini. Le cercle est donc brisé. L'homme de lumière, c'est le principe du temps qui indique à la ronde nocturne le chemin de l'aurore."

     

    Vladimir Jankélévitch. (Philosophie morale) 


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  •   (Illustration : La Grande Odalisque huile sur toile 91 x 162cm Paris Musée du Louvre)


    "Soulevée à demi sur son coude noyé dans les coussins, l’odalisque, tournant la tête vers le spectateur par une flexion pleine de grâce, montre des épaules d’une blancheur dorée, un dos où court dans la chair souple une délicieuse ligne serpentine, des reins et des jambes d’une suavité de forme idéale, des pieds dont la plante n’a jamais foulé que les tapis de Smyrne et les marches d’albâtre oriental des piscines du harem ; des pieds dont les doigts, vus, par-dessous, se recourbent mollement, frais et blancs comme des boutons de camellia, et semblent modelés sur quelque ivoire de Phidias retrouvé par miracle ; l’autre bras languissamment abandonné, flotte le long du contour des hanches, retenant de la main un éventail de plumes qui s’échappe, en s’écartant assez du corps pour laisser voir un sein vierge d’une coupe exquise, sein de Vénus grecque, sculptée par Cléomène pour le temple de Chypre et transportée dans le sérail du padischah.


    Une espèce de turban de cachemire, arrangé avec un goût extrême, et dont les franges retombent derrière la nuque, enveloppe le sommet de la tête, découvrant des cheveux en bandeaux sur lesquels s’enroule une natte de cheveux en forme de couronne : des fils et des grappes de perles complètent cette coiffure orientale.

    Les yeux dont la prunelle glauque regarde de côté ; le nez, aux narines roses comme l’intérieur d’un coquillage ; la bouche, épanouie par un sourire nonchalant ; les joues pleines, un peu larges ; le menton, d’une courbe ronde et voluptueuse forment un type où l’indvidualité de l’Orient se mêle à l’idéal de la Grèce. – C’est bien là, et telle a dû être l’intention du peintre, la beauté esclave dans sa sérénité morne, étalant avec indifférence des trésors qui ne lui appartiennent plus, et se reposant nue au sortir de son bain, dont les dernières perles sont à peine séchées, à côté de la cassolette qui fume, entre le chibouck et la collation de fruits et de conserves, ne prenant pas même la peine de renouer sa ceinture à la massive agrafe de diamants.

    Quelle élégance abandonnée dans ses longs membres qui filent comme des tiges de fleurs au courant de l’eau ! Quelle souplesse dans ces reins moelleux, dont la chair semble venir des micas de marbre de Paros, sous la vapeur rose de la vie qui les colore légèrement ! Et quel soin précieux dans tous les accessoires, les bracelets, le chasse-mouches en plumes de paon, les bijoux, la pipe, les draperies, les coussins, les linges fripés et jetés çà et là."                                       

    Théophile Gautier 
    (Extrait de "Ecrire la peinture - de Diderot à Sollers" Pascal Dethurens Edition Citadelles & Mazenod) Editeur Citadelles & Mazenod

     


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  • La mort de Sardanapale, Eugène Delacroix
    (1827) Huile sur toile 3.92 x 4.96 (Musée du Louvre)


    oeuvre ainsi commentée par Charles Baudelaire : 

    "...Bien des fois, mes rêves se sont remplis des formes magnifiques qui s'agitent dans ce vaste tableau, merveilleux lui-même comme un rêve. Le Sardanapale revu, c'est la jeunesse retrouvée. A quelle distance en arrière nous rejette la contemplation de cette toile ![...] Une figure peinte donna-t-elle jamais une idée plus vaste du despote asiatique que ce Sardanapale à la barbe noire et tressée, qui meurt sur son bûcher, drapé dans ses mousselines avec une attitude de femme ? Et tout ce harem de beautés si éclatantes, qui pourrait le peindre aujourd'hui avec ce feu, avec cette fraîcheur, avec cet enthousiasme poétique ? Et tout ce luxe sardanapalesque qui scintille dans l'ameublement, dans les vêtements, dans les harnais, dans la vaisselle et la bijouterie, qui ? qui ?"

    (Extrait de "Ecrire la peinture - de Diderot à Sollers" Pascal Dethurens Edition Citadelles & Mazenod) 



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    « Modigliani ou le mystère »

    "Tout en lui est secret, intériorité, force retenue. La première fois que l’on voit un visage peint par Modigliani, c’est cela qui étonne : quelque chose  n’est pas marqué, n’est pas achevé, il manque quelque chose, dans les lignes, dans la couleur. Cela tremble et disparaît, apparaît encore, comme une lumière comme l’éclat d’un regard, comme un sourire. Impossible d’arrêter cela, de l’appréhender. C’est le mystère de Modigliani, son pouvoir : il est l’un des rares magiciens de notre monde qui fait croire à la vie, au mouvement. […]

    Peindre, pour lui, n’est pas un acte complémentaire à la vie. C’est au contraire, l’acte de vie par excellence : sans l’art, ce possédé n’est qu’un ivrogne, un malade. Il y a, pour nous, un contraste pénible entre la vie de Modigliani et sa peinture : on ne saurait imaginer vie plus noire, plus tragique, dans ce Paris sordide de la fin de la Belle Epoque, à la veille de la guerre. Mais on ne peut imaginer peinture plus exaltante, pleine de beauté, de lumière et de vie.

    Et plus la vie de Modigliani devient un cauchemar, misère, souffrances et crises éthyliques, plus son œuvre s’éclaire, s’illumine, s’allège, prend la couleur de l’eau, des nuages des arbres que Modigliani ne voit plus.

    Cette œuvre est proche du rêve, en vérité. Le rêve d’une autre vie, le rêve d’un visage parfait, d’un corps vierge et merveilleux, d’un regard ouvert, chargé d’extase et de bonheur. Rêve peut-être du féticheur qui chante pour lui-même et s’enivre de son propre désir, en route vers l’au-delà de la vie où tout est enfin réalisé.

     

     



    Personne, je crois, n’a su mettre tant de couleur et de lumière dans la chair, comme si le grain de la peau était fait de millions de particules, un amas d’étoiles. Ces corps montrés dans toute la beauté magique de leur jeunesse éternelle entourés de vagues pourpres, de cramoisi, d’ocre, de bleu de nuit, semblent vraiment immenses, illimités, pareils au ciel qu’on ne peut voir tout entier. Corps de galaxie peut-être imprégnés de laiteuse lumière, scintillants, légers, nébuleux, aux courbes qui veulent envelopper tout l'univers visible. La beauté des corps, le regard détourné vers l’autre côté du réel, tout indique que ces femmes sont des symboles, images de constelleations découvertes par Modigliani, dévoluées dans leur dessin mythique.

    Déesses, peut-être, ou simplement la forme mortelle d’un désir infini. Pareilles à la voix lactée, les femmes nues de Modigliani montrent la clarté stellaire de leur peau, parfois sombre ou cuivrée, parfois pâle sur une nuit qu’on voit à peine. Femmes symboles, femmes contellations. Elles sont sans doute les moments les plus intenses de la joie de peindre de Modigliani." (J.M.G.Le Clezio)


    (Extrait de « Ecrire la peinture - de Diderot à Sollers" Pascal Dethurens  Edition Citadelles & Mazenod)
    illustrations : la femme aux yeux bleus : Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris

     

    Nu couché : Milan, collection particulière.

     

     


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