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    "dans le même temps où je m'identifie "sincèrement" au malheur de l'autre, ce que je lis dans ce malheur, c'est qu'il a lieu sans moi, et qu'en étant malheureux par lui-même, l'autre m'abandonne : s'il souffre sans que j'en sois la cause, c'est que je ne compte pas pour lui : sa souffrance m'annule dans la mesure où elle le constitue hors de moi-même."

    Roland Barthes (Fragments d'un discours amoureux)

     


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    "Entièrement visuelle (pensée, concertée, maniée pour la vue, et même pour une vue de peintre, de graphiste), la nourriture dit par là qu'elle n'est pas profonde : la substance comestible est sans coeur précieux, sans force enfouie, sans secret vital : aucun plat japonais n'est pourvu d'un centre (centre alimentaire impliqué chez nous par le rite qui consiste à ordonner le repas, à entourer ou à napper les mets) ; tout y est ornement d'un autre ornement : d'abord parce que sur la table, sur le plateau, la nourriture n'est jamais qu'une collection de fragments, dont aucun n'apparaît privilégié par un ordre d'ingestion : manger n'est pas respecter un menu (un itinéraire de plats), mais prélever, d'une touche légère de la baguette, tantôt une couleur, tantôt une autre, au gré d'une sorte d'inspiration qui apparaît dans sa lenteur comme l'accompagnement détaché, indirect, de la conversation (...)."

    Roland Barthes (L'Empire des signes) 

     


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    hair5

     

     

    "... des garçons-planeurs armés d'arcs et de fusils-laser, des garçons-patins à roulette - cache-sexe bleus et casques d'acier - des garçons-sarbacanes nus leurs longs cheveux flottant sur leurs dos un kriss fixé sur la cuisse, des garçons-frondes, des lanceurs de poignards, des archers, des catcheurs, des garçons-chamanes qui chevauchent le vent et ceux qui peuvent dresser les serpents et les chiens sauvages, des garçons qui aiguisent les os et dans la magie Juju qui peuvent poignarder l'ennemi qui se reflète dans une goutte d'eau, des garçons meneurs de cigales et de puces, des garçons du désert aussi timides que les renards, des garçons-rêves qui se voient dans leurs songes et les garçons silencieux du Désert Bleu - chaque groupe développe ses talents et connaissances et ils évoluent comme une sous-espèce humanoïde. L'unité la plus redoutable et spectaculaire se nomme Fourmis Guerrières ce sont des garçons qui ont perdu leurs deux mains au combat. Ils sont vêtus de bikinis ils portent des sandales en aluminium et des casques d'acier. Musiciens et danseurs les assistent ainsi que des supplétifs électroniques et orthopédiques, leurs armes sont vissées sur leurs moignons, ces supplétifs les habillent, lacent leurs sandales, lavent et huilent leurs corps avec des essences de rose, savon vert, gardénia jasmin, de l'huile de clous de girofle, de l'ambroisie et de l'extrait de muqueuse rectale. Cette odeur accablante vous prévient, ils sont là - les plus petits sont armés de pinces aiguisées comme des rasoirs, ces armes coupent un doigt, un tendon, et l'orsqu'ils chargent leurs pinces font un horrible cliquetis - les plus grands sont armés de longs couteaux à double tranchants fixés sur leurs moignons, ces couteaux peuvent couper un foulard qui flotte."

     

                                                                                                    Les garçons sauvages. (extrait) William S. Burroughs

     

     


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     « Et voici que commençait à naître la question essentielle : est-ce que je la reconnaissais ?

    Au gré de ces photos parfois, je reconnaissais une région de son visage, tel rapport du nez et du front, le mouvement de ses bras, de ses mains. Je ne la reconnaissais jamais que par morceaux, c’est-à-dire que je manquais son être, et que, donc, je la manquais toute. Ce n’était pas elle, et pourtant ce n’était personne d’autre. Je l’aurais reconnue parmi des milliers d’autres femmes, et pourtant je ne la « retrouvais » pas. Je la reconnaissais différentiellement, non essentiellement. La photographie m’obligeait ainsi à un travail douloureux ; tendu vers l’essence de son identité, je me débattais au milieu d’images partiellement vraies, et donc totalement fausses. Dire devant telle photo « c’est presqu’elle ! » m’était plus déchirant que de dire devant telle autre : « ce n’est pas du tout elle. » Le presque : régime atroce de l’amour, mais aussi statut décevant du rêve – ce pour quoi je hais les rêves. Car je rêve souvent d’elle (je ne rêve que d’elle), mais ce n’est jamais tout à fait elle : elle a parfois, dans le rêve, quelque chose d’un peu déplacé, d’excessif : par exemple, enjouée ou désinvolte – ce qu’elle n’était jamais ; ou encore, je sais que c’est elle, mais je ne vois pas ses traits (mais voit-on, en rêve, ou sait-on ?) : je rêve d’elle, je ne la rêve pas. Et devant la photo comme dans le rêve, c’est le même effort, le même travail sisyphéen : remonter, tendu, vers l’essence, redescendre sans l’avoir contemplée, et recommencer.

    Pourtant, il y avait toujours dans ces photos de ma mère, une place réservée, préservée : la clarté de ses yeux. Ce n’était pour le moment qu’une luminosité toute physique, la trace photographique d’une couleur, le bleu-vert de ses prunelles. Mais cette lumière était déjà une sorte de méditation qui me conduisait vers une identité essentielle, le génie du visage aimé. »

    Roland Barthes (La Chambre claire. Note sur la photographie)

    Cahiers du cinéma. Gallimard. Seuil 

     

    Roland Barthes (le génie du visage aimé)

     


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