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    La montagne du dieu vivant (J.M.G. Le Clézio)

     

    Aujourd'hui, c'était peut-être la lumière du mois de juin qui l'avait conduit jusqu'à la montagne. La lumière était belle et douce malgré le froid du vent. Tandis qu'il marchait sur la mousse humide, Jon voyait les insectes qui bougeaient dans la lumière, les jeunes moustiques et les moucherons qui volaient au-dessus des plantes. Les abeilles sauvages circulaient entre les fleurs blanches, et dans le ciel les oiseaux effilés battaient très vite des ailes, suspendus au-dessus des flaques d'eau, puis disparaissaient d'un seul coup dans le vent. C'étaient les seuls êtres vivants.

     

    Jon s'arrêta pour écouter le bruit du vent ; ça faisait une musique étrange et belle dans les creux de la terre et dans les branches des buissons. Il y avait aussi les cris des oiseaux cachés dans la mousse ; leurs piaillements suraigus grandissaient dans le vent, puis s'étouffaient.

     

    La belle lumière du mois de juin éclairait bien la montagne. A mesure que Jon s'approchait, il s'apercevait qu'elle était moins régulière qu'elle ne paraissait, de loin ; elle sortait tout d'un bloc de la plaine de basalte, comme une grande maison ruinée. Il y avait des pans très hauts, d'autres brisés à mi-hauteur, et des failles noires qui divisaient ses murs comme des traces de coups. Au pied de la montagne coulait un ruisseau.

     

    Jon n'en avait jamais vu de semblable. C'était un ruisseau limpide, couleur de ciel, qui glissait lentement en sinuant à travers la mousse verte (...) Soudain, encore une fois, Jon eut l'impression que quelqu'un le regardait (...) Ce n'était pas exactement un regard qui était venu, quand il était penché sur l'eau du ruisseau. C'était aussi un peu comme une voix qui aurait prononcé son nom, très doucement, à l'intérieur de son oreille, une voix légère et douce qui ne ressemblait à rien de connu. Ou bien une onde, qui l'avait enveloppé comme la lumière, et qui l'avait fait tressaillir, à la manière d'un nuage qui s'écarte et montre le soleil.

     

                                                                                                                J.M.G. Le Clezio (La montagne du dieu vivant)

     

    La montagne du dieu vivant (J.M.G. Le Clézio)

     

     photos eva baila © (Col du Tourmalet)


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  • "Mais Carthage était défendue dans toute la largeur de l'isthme : d'abord par un fossé, ensuite par un rempart de gazon, et enfin par un mur, haut de trente coudées, en pierres de tailles, et à double étage. Il contenait des écuries pour trois cents éléphants avec des magasins pour leurs caparaçons, leurs entraves et leur nourriture, puis d'autres écuries pour quatre mille chevaux avec les provisions d'orge et les harnachements, et des casernes pour vingt mille soldats avec les armures et tout le matériel de guerre. Des tours s'élevaient sur le second étage, toutes garnies de créneaux et qui portaient en dehors des boucliers de bronze suspendus à des crampons...



    ... Par-derrière, la ville étageait en amphithéâtre ses hautes maisons de forme cubique. Elles étaient en pierres, en planches, en galets, en roseaux, en coquillages, en terre battue. Les bois des temples faisaient comme des lacs de verdure dans cette montagne de blocs, diversement coloriés. Les places publiques la nivelaient à des distances inégales ; d'innombrables ruelles s'entrecroisant la coupaient du haut en bas. On distinguait les enceintes des trois vieux quartiers maintenant confondues ; elles se levaient çà et là comme de grands écueils, ou allongeaient des pans énormes,  à demi couverts de fleurs, noircis, largement rayés par le jet des immondices, et des rues passaient dans leurs ouvertures béantes, comme des fleuves sous des ponts.
     

     

     La colline de l'Acropole, au centre de Byrsa, disparaissait sous un désordre de monuments. C'étaient des temples à colonnes torses avec des chapiteaux de bronze et des chaînes de métal, des cônes en pierres sèches à bandes d'azur, des coupoles de cuivre, des architraves de marbre, des contreforts babyloniens, des obélisques posant sur leur pointe comme des flambeaux renversés. Les péristyles atteignaient aux frontons ; les volutes se déroulaient entre les colonnades ; des murailles de granit supportaient des cloisons de tuile ; tout cela montait l'un sur l'autre en se cachant à demi, d'une façon merveilleuse et incompréhensible. On y sentait la succession des âges et comme des souvenirs de patries oubliées.



    Derrière l'Acropole, dans des terrains rouges, le chemin des Mappales, bordé de tombeaux, s'allongeait en ligne droite du rivage aux catacombes ; de larges habitations s'espaçaient ensuite dans des jardins, et ce troisième quartier, Magara, la ville neuve, allait jusqu'au bord de la falaise, où se dressait un phare géant qui flambait toutes les nuits."    (Extraits de "Salammbô" de Gustave Flaubert)

     












































    Tophet (sanctuaire) de Tanit et Baal Hammon











































    photo eva baila Tunisie mai 2008 ©


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  • "Eperdument penché à l'avant du navire, je regarde venir à moi les flots sans nombre, les îles, les aventures du pays inconnu..."

    André Gide (les nourritures terrestres)




































    Photos eva baila ©
    Barcelone, Carrer del Bisbe Irurita 

    Barri Gòtic (Juin 2007)


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  • "Nathanaël, je te raconterai les sources :
    Il y a des sources qui jaillissent des rochers ;
    Il y en a qu'on voit sourdre de sous les glaciers ; Il y en a de si bleues, qu'elles en ont l'air plus profondes...
    ... Source azurée ; vasque abritée ; éclosion d'eau entre des papyrus ; nous nous sommes penchés de la barque ; sur un gravier qui semblait de saphirs, des poissons d'azur naviguaient.
    A Zaghouan, de la Nymphée jaillissent les eaux qui jadis abreuvaient Carthage...



    (Djebel Zaghouan et nymphée)

     
    ...Il y a des sources sulfureuses, dont l'eau verte et chaude paraît d'abord empoisonneée ; mais, Nathanaël, lorsqu'on s'y baigne, la peau devient si suavement douce, qu'après elle est encore plus délicieuse à toucher.
    Il y a des sources d'où essorent des brumes, au soir, brumes qui flottent autour dans la nuit et qui, le matin, lentement se dissipent.
    Petites sources très simples, étiolées entre les mousses et les joncs.
    Sources où viennnent laver les laveuses et qui font tourner des moulins.
    Inépuisable provision ! jaillissement des eaux. Abondance de l'eau sous les sources ; réservoirs cachés ; vases déclos. La roche dure éclatera. La montagne se couvrira d'arbustes ; les pays arides se réjouiront et toute l'amertume du désert fleurira..."

    André Gide (Les nourritures terrestres)































    photos eva baila
    mai 2008 ©


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